Qui a décidé de brider les terminaux Starshield de l’armée ukrainienne ? Les versions se contredisent. Starshield est la version militaire de Starlink, l’internet par satellite de SpaceX : conçue pour les gouvernements, elle s’appuie sur la même constellation de satellites. Dans la nuit du 13 au 14 octobre, selon Kyiv, ces terminaux ont cessé de fonctionner au-delà d’environ 160 km/h (100 mph), ce qui a fait échouer des missions de drones, comme nous l’avons raconté mardi. SpaceX n’a pas expliqué publiquement cette limite.
Reuters : l’ordre serait venu de la Maison Blanche
Jeudi 15 octobre, l’agence Reuters a rapporté, en citant deux responsables américains et un responsable occidental informés du dossier, que les dirigeants du ministère américain de la Défense avaient reçu un message de la Maison Blanche demandant de ralentir le service Starshield fourni à l’armée ukrainienne. Ces sources n’ont pas dit qui, à la Maison Blanche, aurait pris cette décision. Interrogé par l’agence, un haut responsable américain a répondu : « Aucune demande de ce type n’a jamais été faite par le président. » Le Pentagone, principal client de Starshield, n’a pas commenté. Selon un haut responsable ukrainien cité par Reuters, Kyiv a appelé la Maison Blanche, le département d’État et le Pentagone mardi et mercredi, et s’est entendu dire qu’il s’agissait d’une décision de la Maison Blanche.
Elon Musk, patron de SpaceX, avait renvoyé la responsabilité vers Washington dès le mercredi 14 octobre. « Les systèmes Starshield sont détenus et contrôlés par le gouvernement américain. Toute limite de vitesse ou d’utilisation est décidée par l’armée américaine et, en dernier ressort, par le président », a-t-il écrit sur X, en précisant que Starlink, le service commercial, est contrôlé par SpaceX et réservé à des usages civils ou défensifs.
Le Telegraph affirme que l’idée venait de Musk
Vendredi 16 octobre au soir, le quotidien britannique The Telegraph a publié une version différente, relayée notamment par CNBC et The Kyiv Independent. Selon le journal, qui cite quatre sources au fait des discussions, c’est Musk qui aurait soumis à Donald Trump l’idée d’une limite de vitesse. L’une de ces sources affirme que le président américain a « accepté », ce qui aurait permis au Pentagone d’appliquer la mesure. « La réalité, c’est qu’ils étaient tous les deux dans le coup », a déclaré une source au Telegraph, qui dit avoir obtenu la confirmation de deux sources ukrainiennes et d’un haut responsable européen. Ce récit n’a pas été confirmé de façon indépendante. Musk et SpaceX n’avaient pas réagi publiquement à l’article ce samedi 17 octobre à 18 h 45 (heure de Bruxelles), selon nos vérifications sur X.
Trump dément
Interrogé vendredi à la Maison Blanche, avant de partir pour un meeting en Géorgie, Donald Trump a nié toute intervention. « J’ai vérifié ce matin, ce n’était pas nous », a-t-il déclaré, selon Axios. « Je ne sais pas si c’était quelqu’un, parce que ce n’était pas moi, et je ne pense pas que c’était Elon », a-t-il ajouté, selon CNBC et la BBC.
Des sénateurs des deux partis demandent une enquête
Jeudi 15 octobre, des sénateurs démocrates et républicains, emmenés par la démocrate Jeanne Shaheen et le républicain Thom Tillis, ont écrit à l’inspecteur général du Pentagone, l’organe de contrôle interne du ministère de la Défense. Ils lui demandent d’enquêter sur les restrictions de vitesse imposées entre le 12 et le 14 octobre et de déterminer si elles ont été décidées, autorisées ou appliquées par SpaceX, le ministère de la Défense ou une autre entité du gouvernement américain, et si elles respectaient les contrats en vigueur. Les signataires, parmi lesquels les républicains Susan Collins, Lisa Murkowski et John Cornyn, se disent aussi « particulièrement alarmés » par des cas où du personnel américain en Ukraine n’a pas pu rejoindre les abris lors de raids russes, sur fond de perturbations du partage de renseignement.
Pour Kyiv, la limite n’est pas levée
Samedi 17 octobre, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé que la vitesse maximale restait fixée à 161 km/h, au-delà de laquelle la connexion se coupe et le drone est perdu. Selon lui, l’Ukraine a envoyé des véhicules équipés de terminaux Starlink dans des pays de l’Union européenne, où ils ont roulé à plus de 180 km/h sans coupure. « Les restrictions s’appliquent en Ukraine, mais pas dans l’Union européenne. Autrement dit, c’est une opération planifiée », a-t-il déclaré, en ajoutant que SpaceX évoque, de son côté, des problèmes techniques.
Haussier
Si la version de Reuters se confirme, SpaceX apparaît comme un fournisseur qui applique la décision de son principal client, le gouvernement américain, ce qui correspond à ce que Musk a écrit sur X. La distinction entre Starlink, service commercial géré par SpaceX, et Starshield, piloté par l’État américain, sort renforcée de l’épisode. L’enquête demandée par les sénateurs pourrait clarifier la chaîne de décision et dégager la responsabilité de l’entreprise. Les discussions en cours entre Kyiv, SpaceX et Washington laissent aussi la porte ouverte à un retour rapide de la pleine vitesse.
Baissier
Si le récit du Telegraph se confirme, Musk serait à l’origine d’une mesure dont il a rejeté la responsabilité sur le président, ce qui fragiliserait la confiance des clients gouvernementaux, en Europe notamment. La Pologne, qui finance des terminaux Starlink pour l’Ukraine, a déjà mis Musk en garde publiquement. L’enquête réclamée par des sénateurs des deux partis vise aussi SpaceX et le respect de ses contrats. Enfin, Zelensky parle d’une « opération planifiée » qui ne vise que l’Ukraine, un argument de poids pour les pays qui veulent réduire leur dépendance à un fournisseur unique.
Notre estimation : environ 35 % de chances que l’Ukraine annonce officiellement que ses terminaux Starshield fonctionnent de nouveau au-delà de 160 km/h d’ici le 31 octobre 2026 (scénario haussier), environ 65 % que non (scénario baissier). Indicatif, pas un conseil financier.
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